mercredi 22 avril 2009

Bodies et la forêt de sang.

J'ai vu Bodies à New York. Je suis entrée dans une forêt de sang. Je marchais à l'intérieur même de nos vaisseaux sanguins, ce qui alimente le coeur de l'homme. Ceci est le fluide de mon corps, ceci est mon propre sang. Il peut être vu, bu, par des milliers d'yeux qui eux-mêmes sont irrigués par lui. Sous ces plaques de verre, la ressemblance des filets de sang avec les nervures délicates d'une feuille est saisissante.

Je n'ai jamais tant su ma place dans la Nature ; je suis la nervure d'une feuille sur le grand arbre du Monde.


Les corps exposés n'ont plus de nationalités : nous sommes tous semblables.

C'est un choc réellement physique.
Un choc entre la vie montrée dans ses fonctions les plus minutieuses et la mort portée par le corps rigide. Un choc devant notre fragilité et notre irresponsabilité hygiénique qui à coups de tabac, d'alcool ou de négligences, accélère son trépas. Un choc devant la maladie et la perte inexplicables. Une révérence enfin devant cette horreur et cette beauté de la Vie dont nous n'aurons jamais la clef mais qui s'affirme là sous nos yeux.

Je suis ressortie dans la lumière crue du monde ordinaire, et ces bruits de circulation dans la rue : le port de New York secoué de bâteaux et de visiteurs. Un vers du poète Jacques Roubaud me revint : “Je suis encore vivant”.

Extrait de ce recueil au titre si beau : “La forme d'une ville change plus vite – hélas - que la forme du coeur des humains”. Je veux le prendre dans un sens exaltant et symbolique après avoir vu Bodies : la forme de notre coeur humain – elle - ne change pas.

Laureline Amanieux, ©.