dimanche 12 avril 2009

Parfois la lumière prend forme humaine.

Anne photographie un champ de rouge strié irrégulièrement de perpendiculaires : blanche, brune, jaune. Nous sommes au MOMA de New York. Le titre de la toile est en latin : Vir heroicus sublimis, “l'homme héroïque et sublime”. Barnett Newman l'a peinte en 1950 pour donner la sensation physique du sublime lors d'une rencontre avec l'autre et soi-même.

Elle éclate de rires : “c'est pour montrer à mes élèves. Parce que quand même il a utilisé "homme" et non pas "Etre humain". "Vir" en latin, c'est vraiment "l'homme sexué", viril, par opposition à la femme. Mes élèves s'interrogent toujours sur la place du patriarcat dans notre société, voilà un sacré exemple de phallocratie. Une toile géante et rouge pour la puissance du sexe masculin !”.

Parfois la lumière prend forme humaine. On s'en aperçoit d'autant mieux au coeur d'une foule. On voit mieux briller celui ou celle qui en est constitué. Pas dans le tissu de sa peau, mais dans l'espace de ses yeux. Bleus.

Puis elle photographie une oeuvre plus ancienne de Louise Bourgeois : c'est un phallus en bois, suspendu à un crochet, au-dessus de nos têtes. L'homme à mes côtés réagit avec un frisson en regardant l'hameçon. Le titre de l'oeuvre est “Fillette”.

Elle photographie celle-là pour le contraste du titre et de la représentation, pour que l'art les projette, ses élèves adorés de Terminales technos, au-delà des catégories sexuées. Pour maintenir le curseur pointé sur un mode d'être qui dépasse nos concepts.

_ C'est cela, la vie, dit-elle, c'est le mouvement dans la mesure où il ne détruit pas tout ce qui a précédé.

Le sol du MOMA s'est creusé sous mes pieds. Juste assez pour entrevoir des couleurs au-delà des couleurs, et entendre des sons au-delà des sons. La musique palpitante du mystère. Puis cela s'est prolongé dans ses yeux vastes.

_ Etre humain, c'est la négation de ce qu'on a été avant. C'est le changement.

Quand j'accepte de perdre mes pensées, je vacille dans ses yeux, j'y gagne le vertige, je m'écarte soudain pour ne pas tomber et je réalise qu'entre mes mains, elle a laissé une clef pour le ciel. L'écarquillement de l'âme est au bout de son regard bleu.

Quand on sort des yeux d'Anne, on a blanchi longtemps sur la ligne de partage entre le ciel et l'eau. Elle a fluidifié l'âme quand on l'avait par mégarde figée.
Laureline, ©.