vendredi 12 juin 2009

Quand Montaigne écoutait Bach.

Je n'avais jamais rencontré Montaigne en personne avant un récital de piano sur Bach donné par Hélène Grimaud, le 9 juin 2009 au TCE. C'est arrivé en m'adressant à une dame qui s'asseyait au premier rang du balcon, juste devant moi. Nous ne nous connaissions pas. Je lui proposai mon fauteuil à la place de son strapontin afin qu'elle soit mieux installée ; elle refusa.

_ C'est un amour. Elle a un excès de philanthropie ce soir, dit-elle à nos voisins médusés. De la générosité, c'est bien, mais jamais de sacrifice. Jamais. C'est épouvantable, le sacrifice.

Nous avons alors échangé des émotions vives comme on romprait du pain entre amis. Elle était une spécialiste du 16ième siècle, professeur d'université à la retraite. Elle suivait Hélène Grimaud depuis les 18 ans de la pianiste. A l'entracte, elle s'écria pour l'ensemble du premier balcon :

_ Je voudrais dire à Hélène de ne pas se courber ainsi devant nous pendant les saluts. D'abord, c'est très mauvais pour son dos. Et puis c'est à nous de nous courber devant elle.

Je louai sa loyauté pour la pianiste virtuose et lui racontais la philosophie de Paul Ricoeur : rester fidèle, c'est maintenir ce qu'il y a de meilleur en nous.
Elle me répondit les yeux vigoureux de lumière :

_ Ah c'est si vrai. Montaigne dit : "Nous ne sommes hommes et nous ne tenons les uns aux autres que par nos paroles.". On a besoin aujourd'hui de Montaigne !
Elle me cita de mémoire plusieurs phrases étourdissantes des Essais à la fin du récital tandis que je l'accompagnai au vestiaire : "les belles âmes, ce sont les âmes universelles, ouvertes et prêtes à tout". Quelque chose dans sa stature me troubla soudain. Puis nos vies se séparèrent dans le hall du théâtre. Mais le bien était déjà fait. Sa parole intemporelle avait pénétré les tissus de mon cerveau, avait gagné un terrain plus fertile encore ; au niveau du sang.
Depuis, je lis les Essais pour retrouver les citations exactes : une quête qui aura une grande influence sur ma vie.

Je n'ai pas demandé son nom à cette dame, car je soupçonne la Musique de Bach sublimement interprétée par Hélène Grimaud de nous avoir joué un tour. C'est Montaigne qui s'était invité sur un strapontin pour l'écouter : ce n'est pas tous les jours que tant de siècles se rencontrent ; ni tant de beautés.
Ne tenez pas compte du tableau de son visage ici et croyez-moi : Montaigne a des yeux malicieux, la parole détonnante et s'il a besoin d'une canne pour marcher, c'est en raison du poids de sa sagesse. Ce soir-là, Montaigne était une dame électrique. Je fus privilégiée de le rencontrer.

Laureline.

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Un été AVEC MONTAIGNE