lundi 10 août 2009

Les Schnetzler et la ville radiante.

Que fait un banc dans la nuit de la ville tandis que je dors ? Est-ce qu’il souffre de sa solitude soudaine ou se perd-il enfin dans la contemplation de la lune sur l'eau sans personne pour lui obstruer la vue ? Il y a dans les photos de Manu et Greta Schnetzler une émotion toujours duelle : on est tour à tour saisi par une sensation de désolation ou on se laisse envahir par la paix qui émane des formes vides de toute humanité. Le banc vit bien davantage sans la trace d’un corps.

L'homme serait-il de trop dans un ciel si vaste et si pur ? Le site des Schnetzler s'ouvre d'ailleurs par cette citation : "It is horrifying that we have to fight our own government to save the environment. - Ansel Adams". La Nature et la ville semblent avoir chassé l'homme. Et pourtant, leurs photos, par cet usage d'une lumière quasi fantastique, ralentie par l'objectif, me réconcilie avec la ville comme si elle faisait partie intégrante des splendeurs de la Nature.

Il faut aller voir sur leur site leur rampe d'autoroute qui dessine ses courbes ascensionnelles et nous conduit bien ailleurs que dans le monde ordinaire : soudain, vers le ciel. “Sanctifier le paysage local est une des fonctions essentielles de la mythologie” déclare Campbell (PM, p.163). De l'Art véritable aussi. Et notre paysage local est si souvent celui de la ville que nous avons besoin de lui découvrir une beauté cachée. Méditative. Lente. Calme aussi. C'est une union pleine, ce qui est bien davantage qu'un simple accord ou une réconciliation des contraires.


Et cette maison ravagée résiste. Je l'ai découverte il y a très exactement un an lors d'une exposition des Schnetzler à San Francisco. Elle a penché sous la tempête à la Nouvelle Orléans, mais ne s’est pas laissée engloutir par les eaux, elle lui tend tout juste son reflet. Après le déferlement terrifiant des éléments, elle suspend une ligne d'horizon entre Terre et Ciel qui sans elle se confondent en un même indigo. On souffre de ce qui l'a rendue refuge fantomatique, à l’état brut, mais en même temps l'on s'émerveille de la voir surplomber le calme irréel des eaux au crépuscule : c'est encore sa force duelle.

Et c'est ce qui me bouleverse, cette lueur que les Schnetzler captivent, cette radiance qui éblouit et, grâce à leur Art, fait triompher l'affirmation d'une beauté mystérieuse au coeur même du tragique, l'affirmation de la Vie.

Laureline.
Photos : Greta et Emmanuel Schnetzler, copyrights.