mardi 29 septembre 2009

Stéphane Audeguy et la pluralité des sens.

Je venais d'arriver à Rome quand j'ai lu La théorie des nuages (et des corps) de Stéphane Audeguy. J'aurais dû alors regarder les façades sculptées et les fontaines mouvantes sous la foule qui s'épanche sur elles.

Seulement quand on est renversé par un livre, les pavés, même irréguliers, se mettent à prendre le poli d'une page. Et à bien y regarder, quand je marchais, je sentais soudain s'ouvrir sous mes pieds un nouveau monde palpable d'écriture et d'émotions, je réalisai que ce n'était plus le sol sur lequel je marchais, mais sur une paroi de verre avec au-dessous des nuages.

Il est si rare d'ouvrir un livre et d'être à nouveau traversé par l'infini, pas de façon abstraite, immatérielle, mais comme si le livre vous constituait une seconde peau, sans doute parce qu'il est loin d'être question uniquement de corps célestes dans ce roman, mais beaucoup de corps de chair, et surtout de celui des femmes. Avec une sensualité presqu'oxymorique : une tendresse abrupte.

La théorie des nuages est un livre pour la mue personnelle et qui pourtant nous réinscrit dans l'histoire collective, celle d'hommes réels et fictifs, celle de la science météorologique et de son incidence, souvent meurtrière, sur le destin. Les nuages sont l'image de la pluralité du monde et des hommes, comme Stéphane audeguy l'écrit dans un autre livre, un Petit éloge de la douceur, avec ce courage de ceux qui se moquent d'être à rebrousse-temps et mode, et qui affirment la puissance - renouvelée - de la poésie :

"Les nuages sont impensables. Incommensurables. On peut raisonnablement estimer qu'il ne s'en est pas trouvé deux pour être identiques depuis la formation de l'atmosphère terrestre. En ce sens, ils sont une parfaite image du monde", même si on peut globalement leur donner un nom de stratus ou de cumulus.

C'est le propre d'un récit poétique, reposant tout entier sur la métaphore, des parallélismes et même sur l'Analogie, d'autant plus créatrice de liens que tout le récit se déploie au présent alors qu'il couvre deux siècles d'Histoire et même une année d'avance par rapport à sa date de publication.

Une large part des aventures se déroulent en Orient, et critiquent directement nos violences occidentales : difficile de ne pas créer alors dans mon esprit une analogie avec Heinrich Zimmer, cet expert des mythes indhouistes, qui nous apprend que la vie ressemble à un "roman universel tragi-comique". Ainsi Audeguy fait-il du nuage, et avec un comique parfois cinglant, l'image mythologique de cette nature tragi-comique qu'est celle de l'homme et bien au-dessus de lui, la Nature.

Audeguy ne le dit pas, mais c'est le cycle de l'eau qui constitue la symbolique des vies de ses héros et qui lui donne même à plusieurs reprises un caractère métaphysique : la Grande Roue des corps sexués à des corps vaporisés par une bombe atomique, évaporés dans l'atmosphère, transformés en nuages puis en tempête de pluie.

C'est le premier roman que j'ai lu en arrivant à Rome ; autant dire que je lève davantage les yeux vers le ciel : c'est ce livre que j'y rencontre immanquablement. Alors en pleine ville, j'ai cette sensation de respirer plus large parce qu'Audeguy a su redonner des sens au monde.

Laureline Amanieux, ©.

PS : Le romancier Stéphane Audeguy m'a, depuis cet article, accordé une magnifique interview de 2H30 face à la Villa Médicis de Rome où il est pensionnaire jusqu'en mai 2010. Elle sera bientôt retranscrite et en cours de publication ! Merci de tout coeur à lui !