lundi 9 novembre 2009

La Voix Présente.


Rome ne sait plus en quel temps elle vit.

Mi-octobre, je marche avec une amie sur le Mont Palatin ; un soleil d'automne se penche sur les murs troués du Colisée ; ils ont été grignotés par les hommes en manque de pierres pour bâtir leur maison après la chute de l'empire romain. Même la christiannisation du lieu n'a pas ralenti le pillage.

Nous faisons une pause devant deux millénaires d'histoire en mangeant des biscottis à l'amande italiens, grelottant sur un banc. Une vague de froid ne décourage en rien celle des touristes à Rome.

Les ruines sont faites pour parler d'avenir ; Myriam m'expose son projet de créer sa propre boîte.

_ Je pourrai continuer de pousser des tables dans une salle municipale, je l'ai toujours fait.

Elle évoque son métier actuel de directrice culturelle en Touraine. Mais elle rêve d'un autre service public, celui que l'on rend en créant sa propre initiative. Un lieu de goûters pour enfants, des animations plein les oreilles et les yeux, un lieu d'apprentissage en s'amusant.

"C'est génial" lui ont dit ses soeurs ; "c'est dangereux" a répété sa mère.

_ Les gens ne veulent pas changer parce qu'ils ont peur. Je ne veux pas éprouver de regrets.

Myriam a 33 ans, l'âge des épiphanies, et deux enfants trépidants. Monter sa boîte, c'est réunir les siens dans la même aventure.

Alors, elle efface le Forum romain de mes yeux, sa parole écarte les tréteaux de mon cerveau, jète au feu les papiers peints moisis, creuse des niches confortables. Et voilà des tables dans un coin à hauteur d'enfants, et des murs tapissés d'ardoise avec des craies de couleurs pendues à des fils depuis le plafond et voilà un jus d'oranges pressées, biologiques, et non, nous ne servons pas d'alcool. Et voilà les traites du crédit à la banque remboursées ce mois-ci par la vente de la deuxième voiture, une fiat 500 : après tout une seule suffit. Myriam remplit son carnet à petits carreaux de colonnes chiffrées, à chaque sou près.

Les parents s'angoissent encore plus : la mère en parle aux voisines, le père ne parle pas. Puis cela vient, elle ne gagne pas des mille et des cent, mais de quoi vivre mieux, de quoi faire pousser les enfants avec des émotions vives comme le pain chaud cuit au four, délivrées par les artistes invités dans son café pour enfants.

Myriam s'est tue. Sa parole est descendue comme le soleil rasant le Colisée d'un blond si fébrile qu'il a rempli les cavités de lumière.

Quand nous descendons du Palatino vers le Forum romain, nous découvrons des statues monumentales de Jiménez Deredia placées sur la Voie Sacrée. Un oeuf de marbre Carrare, strié de fins liserets crème, forme peu à peu, sans aucune craquelure, un visage, puis un autre avec un bras, un autre encore sort la tête, et enfin un corps tout entier de femme lovée dans sa douceur. Un visage de Mère universelle. Elle se prénomme Genèse.

Je ne crois pas un instant que ces statues ont été apportées par des grues, cintrées d'une sangle, sous une nuit pluvieuse en juin dernier, et disposées comme un signal mystique sur la pierre antique. Elles ont glissé par la voix présente de Myriam, roulé leur blancheur à flanc de ruine, et ce roulement seul les a creusées pour tracer à trait souple un rayon d'avenir.

Le Forum va fermer, nous marchons vers le portique de la sortie. Passent devant nous en chahutant une dizaine d'enfants, je ne sais plus si ce sont des petits garçons rêvant de leur seize ans quand ils revêteront la toge blanche virile comme leur père, ou si ce sont des filles en jean slim et bottes rouges rêvant d'embrasser Brad Pitt, avant de conquérir leur vie de femme indépendante.

Au moment de franchir le portique tournant, je sais simplement que Myriam leur prend la main.

Laureline Amanieux, ©.