mercredi 28 juillet 2010

L'Intemporelle, une pièce de Sophie Zervudacki.

Pièce sur la quête d'un idéal impossible à atteindre ou sur le deuil impossible à réaliser ? Par sa poésie vive, proférée comme un cri, le texte théâtral de Sophie Zervudacki creuse des failles dans la pensée du spectateur ; et soudain ces failles rendent visibles des gouffres de solitude, de séparation forcée, de retrouvailles acharnées et pourtant vaines.

Cette pièce montre de formidables qualités d'analyses psychologiques et intellectuelles, tout en étant chargé de tensions contraires et de chair à vif. La petite musique de l'enfance, ce temps d'avant la scission identitaire ou bien ce temps où il était encore possible de la contenir, c'est cette petite musique que l'Intemporelle cherche dans le labyrinthe de sa mémoire, allongée sur son lit d'hôpital, une boîte à musique remplie de lettres et de notes intimes.

L'Intemporelle est le nom si parlant de l'héroïne principale éclatée sur scène en six autres femmes qui se disputent la première place en elle, avec leur personnalité si différente, qui l'aiment et pourtant la divisent irrémédiablement. Sophie Zervudacki maintient alors avec talent une frontière juste entre l'onirisme et la réalisme de scènes ancrées dans le quotidien et la ville, et sans cesse présente la chambre d'hôpital.

Même si la tonalité générale est dramatique, il y a beaucoup de nuances d'humeurs, de beauté lyrique. "Je ne me suis jamais sentie aussi proche de ma gorge" prononce l'Intemporelle dans un sursaut de souffrance. Le spectateur aussi dont la gorge se noue, respire plus mal, se surprend à inspirer de grandes bouffées d'oxygène quand les héroïnes sur scène partent elles-même en bouffées de rires, s'égaient, se trompent et trouvent un oubli salvateur pour un temps seulement.

Car le tragique de l'Intemporelle se trouve sans doute dans ce désir contradictoire de retrouver d'un côté une identité unie, une mémoire unifiante, et d'un autre côté de laisser parler en elles ces femmes qui recherchent l'oubli passager dans l'alcool, la danse, une musique assourdissante, et les corps des hommes anonymes. C'est une pièce qui porte beaucoup de batailles sur la scène : un rapport extrême et conflictuel au corps, un point central en creux qui est l'échec d'une (ou plusieurs) relation amoureuse, et le rapport de chacune de ses femmes à la perte de l'autre qui donne lieu à des pertes de contrôle physique, puis de mémoire. Etre sans passé pour effacer la peine ou pour retrouver un passé idéalisé d'enfant qui apporterait la guérison ?

Il faut saluer l'efficacité de la mise en scène, de la musique originale qui l'accompagne, et cette harmonie créée par les actrices sur scène, entièrement dévouées à leur rôle et qui savent incarner une à une les multiples facettes de l'Intemporelle et pourtant donner la sensation de lui être sans cesse reliée.

Ces femmes tour à tour quitteront la route de l'Intemporelle, emportée vers un ailleurs, la laissant de plus en plus vide et faible comme sa mémoire qui ne se raccroche plus qu'à des fragments de souvenirs réels, jusqu'à une fin ambigüe et poignante dont le spectateur restera hanté, le regard tout à coup tourné sur les propres failles qui s'agitent au fond de son corps".

(NB : L'Intemporelle a été jouée de février à Juin 2010 à l'espace La Comedia et reviendra à l'automne en d'autres lieux et sous d'autres formes, à suivre...)

Laureline Amanieux.