mardi 18 janvier 2011

Amélie Nothomb et le Récit Siamois.

Le 8 avril 2010, Laureline Amanieux était l'invitée du Centre Culturel français de Rome, (Médiathèque Saint-Louis de France), pour une présentation de sa thèse de doctorat publiée, Le récit siamois, identité et personnage dans l'oeuvre d'Amélie Nothomb, Albin Michel. La bibliothécaire Annita Motta menait l'entretien dont voici des extraits transcrits.

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Le récit siamois : Identité et personnage dans l'oeuvre d'Amélie Nothomb



Annita: Vous avez publié un essai et une thèse consacrés à l'oeuvre d'Amélie Nothomb.

Pourquoi avoir choisi d'étudier un écrivain contemporain vivant, en pleine production ?


Laureline: En tant qu'universitaire, on cherche à comprendre comment une oeuvre est littéraire, si les romans peuvent résister à l’analyse, s’il y a quelque chose derrière la lecture rapide, facile : et c’est le cas pour les romans de Nothomb.

On peut la lire pour l’originalité de ses intrigues, en se demandant : mais qu’est-ce qu’elle a encore inventé, où est-ce qu’elle va nous entraîner cette fois-ci ? Ou bien la lire comme un plongeur en apnée pour découvrir des trésors : sa vision singulière du monde et des relations humaines. Quoiqu’il en soit, on a du plaisir à la lire à tous les niveaux : pour une lecture légère, ou une lecture approfondie.

Le grand secret que l’on cherche en tant que chercheur, c’est celui de la création, mais il y en a un autre, qui m’est plus personnel, c’est comment à travers l’écriture Amélie Nothomb parvient à se reconstruire une identité positive après des destructions intimes survenues à la fin de l'enfance, le mystère d’une auto-réparation qui n’est peut-être pas totale, mais en tout cas qui se trouve du côté de la vie. En effet, depuis le premier roman Hygiène de l'assassin, en 1992, la question majeure est : « comment se débarrasser d’un ennemi (ou de soi-même) ? » mais aussi quel salut est possible.

Annita: Et pourquoi ce besoin de la contacter alors qu'il existe déjà beaucoup d'interviews disponibles dans les médias ? Comment s'est passé votre première rencontre ?

Laureline: C'est une écrivain atypique qui a vraiment un rapport vital et physique à l'écriture. En plus de sa création romanesque quotidienne, elle écrit plus de quatre heures par jour à ses lecteurs. Je l'ai rencontrée ainsi, par la correspondance. C'est un privilège de pouvoir interroger directement l'auteur d'une oeuvre, d'autant que la personnalité d'Amélie Nothomb est le prolongement de ses livres. C'est une rencontre intense comme d'escalader un volcan et de pouvoir jeter un oeil dans le bouillonnement du magma.

Et puis, c'est un auteur médiatisé, mais elle n'est pas toujours considérée pour la profondeur de ses romans. De mon côté, je m'interrogeais beaucoup sur la présence récurrente dans son oeuvre de personnages qui se divisaient intérieurement ou qui étaient les doubles les uns des autres, la présence de victimes qui se transformaient en bourreaux et vice versa, sur l'écriture qui joue sur des contrastes extrêmes et tente de tisser pour la romancière un corps de mots protecteurs face à des conflits d'identités.

















Annita: Vous avez produit un texte à deux avec la romancière : votre premier essai-biographique Amélie Nothomb, l'éternelle affamée paru en 2005 est construit en même temps que le roman Biographie de la faim, et dans un échange constant avec la romancière. Pouvez-vous nous raconter comment cela s'est passé, comment un chercheur en Littérature peut influer ainsi sur l'écriture d'un roman ?


Laureline: En 2004, Amélie Nothomb m'a proposé ce défi : j'écrirais une analyse mi-biographique mi-poétique de son oeuvre pour tenter de la définir, tandis qu'elle écrirait en parallèle le texte Biographie de la faim pour se définir aussi. On avait décidé d'être deux pour chercher l'identité d'un seul être.

J'ai relevé le pari. Amélie Nothomb s'est défini en une seule loi romanesque : la Faim, dans son roman Biographie de la Faim. Je l'ai définie en une seule loi analytique : réparer une identité détruite. L'édition des deux textes fut décalée de quelques mois entre septembre 2004 pour le livre autobiographique de la romancière et janvier 2005 pour mon essai, mais nos textes se conçoivent comme un reflet l’un de l’autre, car nous échangions énormément à l'oral, et j'avais déjà beaucoup étudié la problématique des dédoublements d'identité dans son oeuvre. Aussi Amélie Nothomb explicite-t-elle alors en retour ce thème du double par rapport à sa propre vie à plusieurs reprises dans le roman.

Il était même prévu au départ un entremêlement du texte Biographie de la Faim et des chapitres de mon essai. Chaque chapitre s’insérait à des places déterminées dans le texte, car je lisais chaque semaine les nouvelles pages qu'Amélie Nothomb écrivaient de son autobiographie, et cela guidait, en retour, l’évolution de mon essai. De même, elle lisait chaque semaine le chapitre que je venais de terminer. Cependant, intercaler les textes ne fonctionnait pas convenablement, et l’édition en a été séparée à juste titre. Mais c'était une aventure d'écriture passionnante !

Annita: Peut-on dire qu'Amélie Nothomb est un auteur qui a une voix singulière, un style unique ?

Laureline: Ce qu'on demande à un auteur, c'est d'avoir une voix qui tranche sur toutes les autres. Une voix inimitable. On a toujours ce soupçon, dès qu'un auteur a du succès, qu'il a trouvé une sorte de recette magique. S'il y avait une recette, d’autres l'utiliseraient ! C’est plutôt une curieuse alchimie entre son vécu, des intrigues originales dans lesquelles elle porte souvent un événement anodin jusqu'à ses conséquences les plus extrêmes, et une volonté de rigueur stylistique.

C'est quelqu'un pour qui l'écriture est existentielle, et cela s'entend dans la voix des textes. D’ailleurs, elle ne signe pas ses manuscrits, car elle pense qu'on doit pouvoir reconnaître un style dès sa première phrase d'attaque. Moi qui en ai lu plusieurs parmi les inédits, je peux le certifier. Elle n'indique que les dates et le lieu d’écriture.

Je définis son style comme un écartèlement entre la gravité et la légèreté, qui donne constamment à ses phrases une forme de cisaillement : c’est comme si elles étaient fracturées mais avançaient quand même (d'ailleurs l'anacoluthe est une figure grammaticale-clef dans son style). Il y a un jeu constant de contradictions dans son œuvre qui lui donne un caractère électrique : un pôle négatif, un pôle positif, une détermination à toujours passer par la légèreté pour aborder des thèmes violents. Cette dualité place les textes entre comique et romantisme, ou bien le lyrisme est poignardé par de l'ironie dès qu'une envolée a été trop haute.


Annita: Parlons de son personnage telle qu'elle le présente dans ses autobiographies. Quelle part d'elle-même Amélie Nothomb dévoile-t-elle au travers de ses oeuvres ? Peut-on parler d'autobiographie ou est-ce que la part romancée domine ?


Laureline: Il faudrait plutôt parler de "roman autobiographique" et la romancière revendique elle-même le "mentir vrai" selon la formule d'Aragon. Le pacte de lecture reste ambigu. Chaque récit de sa vie est une réécriture de soi, avec sa part romanesque comme l'indique d'ailleurs la mention de "roman" sur la couverture de la plupart de ses récits autobiographiques.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, Amélie Nothomb est un écrivain du silence, qui aime le secret et refuse la transparence comme la plupart de ses héros, ce qui est son droit le plus strict. Contrairement à un à priori répandu, ce n'est pas une exhibitionniste littéraire, il y a d'abord une pudeur sur tous les sujets amoureux, jamais de mise en scène de soi sexuelle par exemple.

Et il n'y a jamais de confession brutale et totale de souffrances passées, mais toujours un très grand humour qui met la réalité à distance. Elle ne parle que des souffrances qui ont été digérées comme elle le dit, et qui ne sont pas trop privées (donc qui se partage avec autrui) et tout ne se partage pas bien sûr. La véritable fracture de l’identité reste dans le silence. Je suis convaincue que l’ensemble de son œuvre est une tentative pour reconstruire son identité, une identité détruite à la fin de l’enfance, sans doute vers 12 ans (mais cela n'est jamais raconté explicitement) : l’accident, la fracture de l’adolescence, il est à lire dans les silences et les blancs de ses romans, surtout en ce qui concerne Biographie de la faim.

Enfin Nothomb s’inscrit dans cette veine de la transposition oblique de soi, mais en jouant savamment avec les codes de l’autobiographie afin que son œuvre tout en empruntant beaucoup à sa vie et sa personnalité ne s’y réduise jamais, et vive par elle-même, suscite un intérêt en elle-même. On peut lire du Nothomb sans Nothomb.

Annita: Dans votre thèse, pourquoi parlez-vous de "récit siamois" à propos de la structure des romans ? Vous parlez même de personnages siamois.

Laureline: Au fur et à mesure de mon travail, je me suis aperçue que Nothomb renouvelait totalement le mythe du double dans le thème et la structure de ses romans. Une image s'est imposée à mon esprit, celle des jumelles siamoises. Les jumeaux siamois sont issus d’une mal-formation : à partir d’un même corps, il y a deux êtres qui surgissent, sans que l'un prenne la précellence sur l'autre. Or, de très nombreux personnages d'Amélie Nothomb sont présentés comme double dans leur psychologie (L'Emile diurne et l'Emile nocturne des Catilinaires ) ou comme les doubles les uns des autres (il y a un double explicite halluciné entre Jérôme et Textor dans Cosmétique de l'ennemi). En même temps, ils ne cessent de s'affronter entre eux. Voyez encore récemment ce personnage de Melvin Mapple dans Une forme de vie qui s'invente une autre identité pour mieux capter l'attention de l'autre et masquer un secret, car le double a un caractère éminemment protecteur aussi.

La romancière elle-même se construit un double à travers l'écriture de romans autobiographiques (son personnage dans les autobiographies mais aussi ses mises en scènes inventées dans des romans comme Robert des Noms Propres ou Une forme de vie) ; elle se sent elle-même double car elle a le sentiment de lutter au moment où elle écrit contre un ennemi intérieur, avec les armes du style, ou bien elle se crée un double positif d'elle-même pour faire face à des chocs personnels.

Il y a souvent une intrication des personnages entre eux, comme s'ils étaient collés et ne parvenaient pas à exister individuellement, ils restent collés les uns aux autres (regardez Emile et Palamède Bernardin ou Palamède et sa femme dans Les Catilinaires). Chacun essaie de prendre la place sur l'autre, voire de tuer l'autre et en même temps chacun se ressemble comme des frères ou soeurs siamois. Les oppositions, les tensions sont portées à leur extrême dans les romans de Nothomb. Il y a toute une stylisation savante des contraires.

Donc l'image d'un corps à deux têtes jumelles mais qui ne s'entendraient pas du tout entre elles est apparue comme la plus juste pour décrire les personnages d'Amélie Nothomb. En plus, c'est une image mythologique, comme celle des animaux fabuleux à double têtes contrastées, l'une qui sourit, l'autre qui menace. Cela rejoint l'interrogation sur les monstres dans cette oeuvre, et le monstre chez l'humain.

Enfin, les structures même de ses romans sont doubles : on observe des intrigues qui se divisent dans leur commencement ou leur fin ou des doubles versions pour une même histoire ; on le voit explicitement dans le roman Mercure qui possède deux fins, mais c'est vrai pour Cosmétique de l'ennemi aussi et beaucoup d'autres. Alors j'ai choisi de parler de récits siamois pour caractériser la forme singulière des romans d'Amélie Nothomb. J'appelle "récit siamois" tout récit unique dont émergent deux récits simultanés, qui établissent entre eux des rapports de coexistence et de conflits, générateurs d'indécidable (y compris sur un plan éthique, et axiologique : le bien et le mal, le vrai et le faux).


Je pense même que cette forme de Récit Siamois peut s'observer avec des variantes stylistiques et structurales chez d'autres auteurs contemporains (comme dans Personne de Gwenaëlle Aubry), on pourrait approndir cette poétique-là, peut-être en déterminer un genre. Ce récit siamois est symptomatique à mes yeux de problèmes d'identité universels et que Nothomb transmet de manière contemporaine à travers des histoires qui parlent de nous aujourd'hui, du monde de l'entreprise, des différences sociales, des souffrances psychologiques et physiques, des pulsions perverses ou haineuses avec lesquelles nous devons composer... ce sentiment qu'on a parfois aujourd'hui d'être divisé en deux personnes contradictoires, et de tenter de les unir sans qu'une partie de nous dévore l'autre, mais aussi notre aspiration à montrer une image autre de nous-même valorisante qui rivalise avec une image réelle plus complexe : ce mélange humain du bien, du mal, de la réussite et de l'échec, de la souffrance subie aussi et de celle donnée. Ce qui domine cependant, c'est l'énergie de ses romans, sa foi en la Littérature comme salut, et qu'il est toujours possible de renverser ce qui a été subi en une capacité pour nous tous à (re)créer.

Laureline Amanieux était en entretien avec la romancière Amélie Nothomb le vendredi 28 janvier 2011 dans le séminaire de psychanalyse de Chantal Clouard et du professeur Bernard GOLSE, à l'hôpital Necker.



Amélie Nothomb s'entretient avec Laureline Amanieux en vidéos exclusives sur la Web TV Savoirchanger.org ici !