mardi 17 mai 2011

La fuite magique

Dans ce dernier atelier au Centre Culturel français de Rome, nous en sommes venus au but de la quête du héros : trouver l'élixir qui va régénérer sa vie et peut-être celle de toute sa société d'origine. Mais ça peut se passer autrement. Le héros peut se retrouver en possession de l'élixir dès le départ ou bien le dérober sans être passé par toutes les étapes initiatiques nécessaires. En ce cas, il ne sait pas se servir de l'élixir, il ne le mérite pas encore ou il est poursuivi pour son vol... Des mythes comme celui de Prométhée dérobant le feu aux dieux pour l'offir aux hommes, des récits entiers de Tristan et Yseut jusqu'au Seigneur des Anneaux ou par exemple le film Hulk sont construits sur le modèle de cette course-poursuite que Joseph Campbell nomme "la fuite magique".

Nous avons lu alors le mythe celte de Cerridwen et Gwion, tel que je le raconte dans Ce héros qui est en chacun de nous. Notre premier jeu d'écriture était le suivant : imaginez ce qui arrive au second personnage, celui du vieillard aveugle, Mordra : lui-aussi absorbe une goutte de la potion de Cerridwen sans son autorisation. Décrivez quelles métamorphoses il subit alors, et comment réagit Cerridwen quand elle s'aperçoit que la potion a été une seconde fois pillée...


A chaque participant, deux métamorphoses étaient imposées. Pour Marie D., son personnage devait se transformer en soleil puis en épi de maïs, et voici son texte lumineux à ce sujet :

Doux bruits des bulles qui éclatent à mes oreilles. Un cri soudain m’arrache les tympans. Gwyon hurle à mes cotés. Je ne comprends pas, avant d’entendre une plainte de louve, aigue et infinie : la rage de Cerridwen. Tout m’apparaît clairement. Le sort s’était joué de ma maîtresse. Je l’entends bondir, toutes griffes dehors, à travers la pièce, à la poursuite de Gwyon. Puis, plus aucun bruit. Je suis seul à quelques pas seulement de la potion magique, bouillonnante.

Bien sûr je ne devrais pas y toucher, la gouter, savourer, déguster, mais je suis vieux et aveugle, victime déjà d’un mauvais sort.

Bien sur, l’élixir ne m’est pas réservé, mais il n’y a personne à qui demander la permission, personne à offenser.

Je me lance et plonge ma grande spatule en bois dans le chaudron. Je la lèche. Délectation. Le noir n’est plus. Une lumière éblouissante irradie mes pupilles. Une légèreté subie. Moi dont la carcasse n’était déjà pas bien lourde, voila que je m’envole. Brille et brûle. Je me fais soleil et rayonne paisiblement. Bonheur égoïste, je contemple le monde et, sous mon éclat, tous se réchauffent. J’assiste même, ravi de ma nouvelle condition, à la course poursuite de Cerridwen, avide de colère contre Gwyon, jusqu’au moment fatidique où elle l’avale, le fait renaître. L’acte de grâce l’apaise. Pacifié, pacifique, j’assiste malheureux à son élévation. La magicienne, pour un avenir meilleur, se fait lune protectrice et douceur.

Evidemment j’en pâtis et j’en pleure. Mes rayons se ternissent. Je perds une nouvelle fois la vue et ma joie nouvelle de contempler le monde, ses couleurs et ses êtres. Mon état dépressif de soleil rabougris me contraint à négocier. Il me faut avouer mon crime à Cerridwen dans l’espoir d’un pardon. Lambeau de soleil, je demande un rendez-vous avec la lune. Hélas ! le rendez-vous, sans cesse, est manqué. Rabougris, je me rabougris. Mon horizon se réduit. Peau de chagrin couleur soleil. Jaune vif, mais en lambeaux. Dans ma chute, je comprends ma punition. De mille et une lumières, je suis passé à mille et un grains. Me voilà maïs sur un champ désolé.