mardi 28 avril 2015

Amélie Nothomb, grand entretien

Tuer le père, un roman sous le signe de la magie.

Amélie Nothomb s'est entretenu avec moi au Cours de Civilisation Française de la Sorbonne sur ce roman, et l'ensemble de son oeuvre. Il a été publié une première fois dans le magazine BSCnews. Servi par une écriture sèche et dense, son roman Tuer le père, paru en 2011, interroge les rapports entre vie, littérature et illusion au sein d’un système familial infernal.



Tuer le père est votre vingtième roman, mais ce n’est pas votre vingtième manuscrit.
C’est mon 69e roman écrit et le nombre a encore empiré depuis, puisque je suis en train d’écrire mon 74e manuscrit. Il existera toujours une importante disproportion entre les romans publiés et les romans non publiés ; il en est très bien ainsi.

Pour vos romans, vous inventez des titres insolites, puissants, énigmatiques. Comment avez-vous choisi celui-ci, « Tuer le père » ?
Il m’est venu comme l’immense majorité de mes titres, c’est-à-dire vers la fin du processus d’écriture. J’étais en train d’écrire les dernières pages. Soudain j’ai reçu une illumination, car mes titres ne sont jamais le produit d’une réflexion. Il n’y a aucune explication sur le moment, ça apparaît comme une évidence. Mais après-coup, c’est facile de l’expliquer : « Tuer le père » est devenue une expression psychanalytique toute faite, presqu’un lieu commun freudien. En même temps, nous avons presque tous un père, c’est à la fois un cadeau du ciel, et quelque chose dont il faut se libérer même (et surtout) quand le père est très gentil. Ce titre signifie, selon moi, tuer les espérances que les meilleurs parents du monde placent en nous, et devenir la personne que soi-même on espère devenir. Le livre lui-même se révèle cependant une remise en cause de ce principe, car ce n’est pas exactement ce qui se passe… 

En effet, le titre est une illusion, puisqu'aucun père ne sera tué physiquement dans ce récit. Il y aura des tentatives de meurtres symboliques plus ou moins abouties de la part du jeune héros, Joe, un adolescent de 14 ans surdoué en magie. 

Oui et on ne sait même pas s’il y a une figure de père pour le héros, parce qu’à la fin on découvre qu’il en existe peut-être un peu trop ! Duquel tente-t-on de se débarrasser dans cette histoire ?

La vraie question du roman semble : « Qui est le père ? »
C’est une question que nous sommes nombreux à nous poser… Quand j’écris un roman, je dis toujours que je vis des grossesses à répétition, mais ce sont des cas de parthénogenèse, c’est-à-dire sans intervention mâle. Je n’ai jamais connu le père de mes innombrables enfants. Manifestement il n’y en a pas. Dans le cas de ce roman, c’est évident car d’emblée, Joe est né de père inconnu, sa mère n’a jamais su qui était le père, et il est chassé de chez lui par l’arrivée d’un beau-père. Quand il rencontre celui qui pourrait prendre ce rôle, le magicien Norman Terence, Joe a déjà 15 ans : c’est tard pour trouver un tuteur à votre vie, au sens physique du terme. Puis, un coup de foudre a lieu, mais ce n’est pas celui qu’on pense : on a l’impression que l’adolescent va adorer ce père, mais c’est le contraire. C’est Norman qui se prend d’affection pour Joe.

Joe et Norman sont tous deux obsessionnels. Avant même d'entrer dans le roman, vous placez une épigraphe à ce sujet : « L'obstination est contraire à la nature, contraire à la vie. Les seules personnes parfaitement obstinées sont les morts » de Aldous Huxley.
Cette citation m’a beaucoup frappée, peut-être parce que je suis moi-même une personne très obstinée, et parce qu’on a tendance en Occident à y voir une valeur. Ce serait bien de persévérer, de tenir jusqu’au bout… En lisant cette phrase de Huxley, je me suis dit : « mais c’est exactement le contraire, l’obstination est un vice absolu et un grand danger qui peut faire passer à côté de la vie ». L’attitude de Joe est le comble de l’obstination parce qu’il se révèle capable d’une préméditation monstrueuse de 15 à 20 ans. C’est le plan quinquennal de l’obstination !

Cette citation nous prévient que nous entrons dans le domaine du territoire anglo-saxon. Huxley, grand auteur britannique, a été passionné par les Etats-Unis, très lu par le mouvement hippie. Plusieurs de vos personnages dans ce roman sont d'anciens hippies. Qu'est-ce qui vous a intéressée chez eux ?
D’abord les Etats-Unis ont énormément compté pour moi. J’y ai vécu de 8 à 10 ans, années que je raconte dans Biographie de la faim. Il y avait encore beaucoup de hippies. J’avais alors peur d’eux. J’ai mis beaucoup de temps à les comprendre. Leurs valeurs sont excellentes, non violentes ; ils refusent la propriété. Plus récemment, j’ai rencontré les héritiers des hippies dans l’Ouest américain, et j’admire leurs mœurs complètement cools. Ils ont l’air très heureux.

Mais cette non-violence n’apparaît pas vraiment dans votre roman… Huxley, c'est d’ailleurs l’un des romanciers de la dystopie ; il a écrit ce livre célèbre : Le Meilleur des mondes. La dystopie invente une société imaginaire organisée de telle façon qu'elle empêche ses membres d'atteindre le bonheur. Dans Tuer le père, même s’il ne s’agit pas d’un roman d’anticipation, vous créez des systèmes familiaux, très exactement trois, qui empêchent systématiquement le bonheur des personnages.
J’ai surtout choisi Huxley pour son essai Les Portes de la Perception, un texte magnifique, mais ce que vous dîtes de la dystopie convient parfaitement. C’est même le cas des systèmes familiaux dans tous mes autres livres, y compris mes romans autobiographiques. Les familles ne procurent ni bonheur ni même éducation : c’est plutôt le contraire. 

Connaissant l'importance que vous accordez à l'onomastique, arrêtons-nous sur les noms que vous avez choisis. Tout d’abord la mère de Joe se nomme Cassandra.
Dans un roman tragique, il faut une Cassandre grecque. A mes yeux, c’est un personnage odieux. On la plaint, car c’est affreux de connaître l’avenir, et puis personne ne la croit, mais je suis persuadée qu’elle éprouve une jouissance à annoncer des malheurs. La mère génétique de Joe, Cassandra, pressent les catastrophes à venir pour son fils, mais elle s’en moque. Elle ressent même une jouissance dans tout cela.

Ce fils s’appelle Joe Whip. Or « Whip », c’est le fouet en anglais.
C’est un personnage qui cingle les autres, avec le mouvement même du fouet, c’est-à-dire à postériori. Le mouvement du fouet va d’abord vers l’arrière, et c’est seulement au dernier moment, quand il claque vers l’avant, qu’il fait mal. Dans le roman, on se doute bien que Joe est pervers, qu’il va être maléfique, mais ce n’est qu’à la toute fin du livre qu’on découvre combien il est nocif.

Joe, c'est un personnage d'adolescent ambivalent, tour à tour attachant et machiavélique, qui rappelle d’autres personnages doubles de vos fictions.
Excusez-moi, ma réponse apparaîtra très cuistre, mais en effet Joe est un personnage « nothombien ». Il est abominable, mais il est capable de véritable aspiration à l’amour, ou vers le bien. Cependant, ça reste une question. Adolescent, il est persuadé d’être extrêmement amoureux, mais quand on voit ce qu’il en fait, on peut se demander s’il n’est pas tout simplement abusé par sa situation hormonale. Il a 15 ans ; il s’éprend très violemment d’une femme qui a dix ans de plus que lui, Christina. Il décide qu’il va parvenir à ses fins. Il met trois ans pour réussir, mais c’est d’une façon retorse. A la seconde où c’est vécu, c’est fini. Bon, mais je crois qu’à son âge, cela se produit souvent ! Ceci dit, c’est un âge tragique, car il n’y a pas plus difficile à vivre, quand s’éveillent les instincts sexuels, le désir de plaire… On a alors rarement un physique avantageux et des manières qui provoquent l’affection d’autrui. On est tiraillé entre un besoin d’amour au sens fort et cette incapacité totale à être aimé.

Joe est autant bourreau qu'il est victime. Il est manipulé par un mystérieux personnage belge, un malfaiteur qui fera de lui un tricheur et non un grand magicien. C’est intrigant dans votre univers un personnage qui n’a pas de nom, alors que pour vous, nommer, c’est faire exister.
On peut y voir un délire patriotique, un personnage dont on ne sait absolument rien, sauf qu’il est belge et bizarrement, ça suffit ! Dans ce roman, tous les personnages sont abusés par ce belge alors que ce sont des américains, vivant dans le principal pays du monde quand même : évidemment c’était un petit plaisir personnel puisque je suis belge. Au-delà de ça, bien sûr, il y a des raisons plus profondes chez moi qui ne sont pas forcément de l’ordre du dicible.

Le magicien bienveillant qui adopte Joe se nomme Norman Terence…. Vous êtes une grande latiniste.
Vous m’avez percée à jour, oui, Terence est ce poète latin qui écrivit un Heautontimoroumenos, ce qui signifie le bourreau de soi-même. Norman Terence possède des valeurs hippies : il veut être l’homme le plus cool du monde. Il y parvient mais au prix d’un irrespect de soi total. Il croit tellement en Joe qu’il lui pardonne l’impardonnable. Il pense qu’en se montrant plus grand que le mal, il va vaincre le mal, et ce n’est pas du tout ce qui se passe.

Norman évoque la norme en français. Il apparaît en justicier de Western américain, mais perpétuellement en échec.
Oui, sauf que c’est un Western belge ! On n’a pas assez creusé l’idée de Western belge, je trouve… Les armes utilisées pour se battre sont des tours de magie, des tours de cartes et d’autres beaucoup plus graves. Tout ce que Joe fait subir à Norman dans ce roman est un tour de mentalisme à échelle existentielle. Il lui a trafiqué l’intérieur de la tête. Le mentalisme consiste à manipuler le cerveau des gens.  

Vous utilisez le terme belge avec une pointe d’humour…
Ce n’est pas bien difficile… J’aime énormément mon pays, mais nous nous sommes illustrés par des impasses politiques incompréhensibles ces dernières années. La Belgique est un des pays les plus petits du monde et qui est encore capable de se trouver trop grand ! 

Tuer le père se présente aussi comme la réécriture d'une tragédie grecque. Rappelons la définition qu’en a donné Aristote, c’est le surgissement des violences au sein des alliances. Je pense à l'Oedipe-roi de Sophocle.
Oui, mais peu conforme à l’original. Christina est la compagne de Norman Terence, une mère adoptive pour Joe, mais elle n’est pas sa mère véritable. Il éprouve du désir pour Christina, mais n’en ressent aucun pour sa mère véritable, Cassandra. Il cherche à tuer symboliquement un père, mais lequel ? Le schéma oedipien est à la fois juste et obscur. C’est aussi un questionnement personnel. Je suis une fille ; on m’avait présenté comme obligatoire que je désire mon père mais je n’ai jamais ressenti l’ombre de cela pour lui. Je me suis toujours demandé qui n’était pas normal dans cette histoire, mon père ou moi ?

Vous avez élaboré un jeu volontaire dans le titre entre « Tuer le père » et « tu es le père ». A la fin de ce roman, malgré une impossible réconciliation, il se produit une fusion entre Norman et Joe.
Mais une fusion inversée. C’est Norman, le père adoptif, qui se met à ressembler à Joe ! Cela me semble un phénomène très actuel : nos manières adultes se calquent sur nos modèles adolescents. J’ose à peine imaginer à échelle millénaire ce que ceci va donner.

C’est impossible de ne pas penser au Joueur de Dostoïevski, surtout quand on lit la quatrième de couverture : « Allez savoir ce qui se passe dans la tête d’un joueur ». Mais l'addiction n’est pas au jeu dans les casinos, ce sont des addictions relationnelles.
… qui sont infiniment plus graves que les addictions au jeu. Les trois personnages deviennent drogués les uns aux autres. Joe a l’air d’un adolescent très en demande envers les adultes Christina et Norman, mais très rapidement, cela s’inverse. Quand il s’en va à 18 ans, on voit que les parents n’ont plus aucune vie. Ils sont dépossédés. Ils sont dépendants comme à une substance. Et ils ne s’en remettent pas ; ils sont brisés.

Christina est l’héroïne d’un long passage du roman situé dans le désert lors du festival de Burning man. Pour ceux qui ne connaissent pas, qu'est-ce que c'est Burning man ?
A la base, c’est une réunion de musiciens et le festival du feu. Tous les spécialistes du feu sous l’angle artistique, celui qu’on jongle, qu’on crache, qu’on sculpte, se réunissent chaque année dans le désert du Nevada. L’idée aussi, c’est qu’on va créer une ville dans le désert à partir du néant. Il n’y a rien, pas un brin d’herbe. L’argent n’existe pas. Chacun doit être autosuffisant, apporter sa subsistance pour une semaine, son eau, et disparaître en remportant tout avec soi, en ne laissant rien, pas même des excréments. Le désert doit rester aussi vierge qu’avant. Cela existe depuis 20 ans et l’utopie fonctionne ; il n’y a jamais eu de violences, de morts... Je situe dans le roman ce Burning man en 1997 : à l’époque le festival rassemblait 20 000 personnes. Aujourd’hui, 50 000 personnes se déplacent. Ce sont les héritiers des hippies, des techno-hippies. Des gens de tous les âges se retrouvent, y compris des enfants.

Il y a un passage particulièrement lyrique dans ce festival où Christina danse avec le feu.
Je l’appelle Fire dancer dans le texte parce que le mot est beaucoup plus fort en anglais. Le Français est tellement analytique qu’il faut absolument ajouter un complément déterminatif, une préposition, sinon c’est très vague. En anglais, on jette les mots l’un contre l’autre et ça suffit pour comprendre. Fire dancer, c’est une profession dont j’ignorais l’existence et que j’ai découverte l’été 2010 lorsque j’ai assisté à Burning man. J’ai été émerveillée ! Ce sont des hommes et surtout des femmes qui dansent avec le feu la nuit, c’est extraordinairement dangereux et beau ! Ils le font gratuitement en plus. Christina, je l’ai vraiment vue. Elle s’appelait ainsi, et je suis restée médusée.  

Vous exprimez alors votre vision nietzschéenne de la vie : danser avec le chaos.
Le plus beau modèle d’être humain est le danseur. Je parle bien sûr du danseur qui crée la danse au moment même où il la vit, pas de celui qui suit une chorégraphie déjà écrite. C’est vraiment l’idéal humain absolu : rien n’est prévu, l’invention est permanente, c’est le danger constant, et en même temps, on le fait de tout son corps et pour tout le monde.

L'écriture pour vous, c'est dangereux, c'est marcher sur un fil en funambule. Est-ce également jouer avec le feu ?
Comme je le voudrais ! Dieu sait que je crois aux mots, mais quand on a vu en vrai ces gens danser avec le feu, on se dit que son petit feu métaphorique à soi, c’est quand même pas grand-chose. Cependant, il y a aussi un risque. Par exemple, publier Tuer le père a suscité beaucoup d’incompréhension, beaucoup de réactions violentes. C’est moins grave que d’accrocher sa chevelure dans une gerbe de feu, mais enfin il y a un danger dans l’écriture. Et puis, la tension et l’attention quand on écrit sont extrêmes. Il suffit d’un pas de côté et c’est fichu. C’est pour cela que je ne crois pas aux corrections. Quand on est tombé de son fil narratif, on peut toujours essayer de regrimper dessus, la performance est, de toutes façons, ratée. On le sent à la relecture. 

Vous apparaissez régulièrement dans vos romans, notamment dans Tuer le père : est-ce pour aspirer à devenir vous-même un être de fiction ?
Dans Tuer le père, je fais juste une apparition à la Hitchcock. Mais ce serait le rêve de devenir un être de fiction ! Ce serait tellement mieux. C’est aussi tout simplement pour exister. Je souffre d’un vrai problème psychologique. Je doute très souvent de mon existence.

La littérature pour vous, c’est un travail sur la perception : pour en venir à la construction même de votre roman, il se fonde sur une illusion d'optique.
Puisque le thème du roman est la magie, je voulais qu’il soit lui-même un tour de magie. Tout se passe sous les yeux de tout le monde, ceux du spectateur qui sont en l’occurrence des lecteurs. Quand arrive le prestige, c’est-à-dire le dénouement du tour de magie, je voudrais que chacun se dise : « on n’a rien vu ! Tout était là pourtant ». Mais ça n’a rien à voir avec la triche. Dans tous mes livres, la question du bien et du mal s’avère très forte. Dans ce roman, j’illustre cette question à travers la magie et la triche, la magie étant le bien, un spectacle généreux, un mensonge avoué qui a pour but de charmer le spectateur et de lui faire oublier pendant la durée du tour les duretés de sa vie. La triche est le mal, un mensonge inavoué, une fausse vérité, qui se fait au détriment du spectateur, puisque que le tricheur a toujours quelque chose à extorquer.

Le roman n'est pas pour vous, comme chez Stendhal, un miroir que l'on promène le long du chemin pour capter un reflet plus ou moins exact de la réalité, mais plutôt un miroir truqué, un jeu avec le réel.
C’est tout à fait vrai. Le réel est le plus grand des mystères. Il est censé se dérouler sous nos yeux. Nous avons tous les jours mille preuves que nous ne l’avons pas vu pourtant, que nous n’avons rien entendu. A ce moment-là, on est forcé de se poser la question : est-ce que nos perceptions fonctionnent ? Est-ce que le réel existe ou est-ce une affabulation ? N’a-t-on pas une foi absurde en la solidité des choses ?

Au final, dans Tuer le père deux versions coexistent : la version de Norman, (peu importe ce malfaiteur, je me suis occupé de toi, je suis ton seul père) et la version de Joe (tu n'es rien, seul compte ce malfaiteur qui m'a choisi comme fils avant toi, quand j'étais adolescent).
Oui, parce que ce genre d’aporie arrive tout le temps. Parfois, on est capable de se battre pour des conceptions de la réalité, mais sur quoi reposent-elles ? C’est effrayant. Le nombre de disputes, de ruptures qui arrivent, parce que face au même évènement, l’un affirme sa version et l’autre défend la sienne ! Notre foi que nous plaçons dans le réel, ce n’est pas un détail. Nous avons besoin de croire à notre point de vue et que les autres l’approuvent. Bien évidemment, ce n’est jamais ce qui se produit. 

A propos de trucage optique et de double version finale, Tuer le père fait écho à votre roman Mercure paru en 1998.
Mercure repose en effet sur un trucage verbal et sur un miroir truqué que le personnage d’un vieillard pervers tend à sa bien-aimée pour lui faire croire qu’elle est défigurée, très laide et qu’il faut la préserver du monde parce que ce serait une souffrance pour elle de se montrer, alors qu’en vérité elle est très belle. Et ce vieillard séquestre la jeune fille sur une île. Survient une infirmière qui doit soigner l’héroïne ; elle comprend la vérité aussitôt. Alors que je m’acheminais vers la fin du roman, j’ai eu le sentiment de finir mon accouchement avec une première fin dans laquelle la jeune fille était délivrée par l’infirmière. Mais juste après, j’ai senti une deuxième fin surgir, beaucoup plus tragique : je pense que j’ai été enceinte de jumeaux cette fois-là ! Alors, j’ai décidé de conserver les deux fins divergentes pour cette histoire.

C'est aussi une forme narrative qui vous est propre, ce que j'ai appelé, dans un livre sur votre œuvre, un « récit siamois ». L'intrigue se révèle souvent double : à partir d'un même tronc narratif, vous développez deux versions différentes qui vont coexister ensemble.
Il est plus juste de parler de bébés siamois en effet, mais j’essaie de cacher à mes enfants leur nature monstrueuse, de peur qu’ils nous entendent !

Vous écrivez que la magie a pour but de faire douter du réel. Le romancier est-il un illusionniste ?
Oui, mais je veux croire que c’est une illusion salubre. Le but n’est pas de berner son monde, mais d’amener chacun à se poser des questions. Dans ma bouche, le « truc » du magicien, c’est la pratique la plus honnête du monde. On se doute bien qu’il existe un trucage, on ne peut pas le traiter de menteur. Et je recours bien évidemment à ce genre de mensonges honnêtes. 
Propos recueillis par Laureline Amanieux.
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