mardi 14 avril 2015

Anna Gavalda, L’échappée belle.



Il y a la pluie grise, lasse comme un ressassement, qui tombe sur les toits uniformes, et il y a L’échappée belle d’Anna Gavalda : un vol irisé à tire-d’aile.
Elle était là dans mon sac depuis des jours cette nouvelle ample et bleutée. Je l’ai ouverte comme on forcerait la porte de secours d’un avion, et ce fut un appel d’air, qui vous renquille le désespoir et vous défait la gaine de l’âme.
Gavalda aime ses personnages, et ne les laisse jamais tomber. Leur vie brûle à ses pyromanes, mais sur les cendres, ils la jouent phénix et ça prend. Les voilà égarés, au bord de la crise de nerfs et de la déchirure, mais ils fuient une réunion de famille pour mieux se retrouver encoconnés dans leur noyau fraternel : deux sœurs et deux frères que l’enfance a lié pour le meilleur.
Un noyau, ça court se planter à la campagne, ça recherche le terreau des rires – « hénaurmes ». Quand ils s’offrent leur « échappée belle », ils ont la sensation de « braquer une banque », mais ce qu’il braque, c’est un trésor de souvenirs et de complicités. Il suffit parfois d’un tel week-end pour que la vie bascule côté soleil.
Gavalda perce les pages par son génie du dialogue pris sur le vif, mais qui se cisèle dans l’ombre de l’écriture, qui avale l’argot des rues de villages, qui se roule dans l’herbe et sirote un vin frais le temps d’un pique-nique. Elle se joue de l’oralité, de la typographie et des sonorités ; les pages sentent bon son amour des mots, des grands auteurs et de la musique pop, avec cette pointe d’espièglerie à vous prendre par surprise. Il y a du Maupassant dans ses portraits équipés d’un zoom télescopique qui saisit jusqu’au détail le plus juste, le plus moderne, le plus vivant. Inoubliable.



Rien de fleur bleue, ses personnages comptent leurs entailles, se retrouvent dans les filets d’un mariage pour une scène hilarante avant de tâter de la mélancolie, car ils le savent bien, eux, que dans ce week-end de liberté, traversé par les chants poignants des gitans, leur vie marche sur un fil et qu’à la fin, celui de leur enfance sera coupé. La Fata morgana suspend juste son vol.
A les découvrir, on les aime aussi, avec leurs fragilités, leurs espoirs, leurs coups de gueule contre les règlements et préjugés de masse. Et en les aimant, on a des larmes ténues aux yeux qui, si elles coulaient, rebondiraient sur les coins d’un sourire, une traversée de tendresse aigue, quelque chose de si palpable qu’on se retrouve le cœur ouvert, le cœur à l’air, et sans blessures encore, juste une rosace d’émotions qui surgit, picote, palpite.
Et puis ça vient de goutte en goutte, de mots en mots, l’éclaircie fissurant un long dimanche de grisaille. Anna Gavalda vous fiche l’arc-en-ciel sur le visage avec un humour au soupçon d’insolence, une ténacité de jeune fille qui saute à pieds joints dans la mare aux chagrins. A cette longue nouvelle, qui est une réédition, elle s’offre la joie d’ajouter un chapitre : elle suit l’héroïne principale, Garance, parce qu’un tel week-end la jette face à ses déraillements, ses sentiments, et comme la graine est tenace, elle la pousse vers une vie nouvelle, un chien errant à la patte.
Ce que j’aime en Gavalda, car c’est elle qu’on aime en refermant le livre, c’est combien son style luit dans cet univers incisif où le rire écharde aussi, fait grincer, fait rappel et pas pour donner des leçons, non pas du tout, mais pour escaler les hautes montagnes, la tête tournée vers des sommets – plus escarpés peut-être, mais plus humains.

Laureline Amanieux

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